Une collaboration majestueuse : Gil Scott Heron & Jamie XX – We’re New Here

Deux artistes que tout oppose, se réunissent dans une passion qui les réunit. Et le résultat est magique… Jamie XX réussit un exploit hors du commun pour s’approprier la musique de Gil Scott Heron. Les opposés ne s’attirent-ils pas naturellement ?

Gil Scott Heron est un artiste qu’on peut qualifier d’expérimenté. This nigga look like an african poet, dirait notre jeune ami Earl Sweatshirt. Et c’en est bien un. Né durant la première moitié du XXe siècle, il est un fervent défenseur de ses pairs vivant dans la rue, et une icône pour la communauté noire. Considéré par les plus grands artistes contemporains du genre comme le parrain du rap, il a vécu dans le Bronx. Pourquoi je vous raconte tout ça ? Pour que vous preniez conscience de sa sagesse. Un Homme mature que le poids des années et la drogue auront dévasté pendant une longue décennie, dès le début du troisième millénaire. Ceci pourrait nous faire croire qu’il a été oublié et dépassé par le temps, qui aurait rendu son image obsolète et la sagesse de ses poèmes discréditée.

Ce que je veux que vous compreniez, c’est que Gil Scott Heron n’est pas mort. Un artiste aussi engagé, mûr et fier ne meurt jamais. Malgré dix difficiles années vécues avec la drogue, et malgré son exclusion progressive après que son label ne l’ait rejeté, l’Afro-Américain ne s’est jamais aussi bien porté. En 2010, il sort alors I’m New Here, un album-thérapie superbe. Il marque son retour comme s’il était véritablement new here. Il s’en sert alors pour écrire et décrire son regret, ses peines, et son repentir dans une ambiance musicalement sombre et profonde, voire mélancolique. Le poids du temps et l’amertume du regret se ressentent sur son flow plus lent, sombre, et brut. Il abandonne son style Funk et Soul pour se lancer dans un rythme tellement minimaliste que l’ampleur de ses mots en est intensifiée. Une symbiose entre Jazz, Blues, et Trip-hop, il a délivré un album sur lequel il se livre comme s’il s’agissait d’un confessionnal. Gil Scott Heron nous fait part de chansons belles et profondes sur une production intime. Gil Scott Heron est un ancêtre, un sage auquel on doit le respect.

Jamie XX a tout juste la vingtaine. Il n’est pas connu. C’est un nouveau dans le business de la musique qui n’a rien créé. Qui est-il ? Il complète le trio de The XX et est le seul membre à ne pas chanter. Il n’est profond qu’à travers la création de la musique, quand son ancêtre est profond à travers les mots qu’il prononce ou chante. Il compose des sons plutôt Dubstep, Glitch-Hop et New Wave, soit un univers musical où les mots importent peu… et Jamie XX a remixé I’m New Here.

Bref. Gil Scott Heron est un poète afro américain engagé et expérimenté, Jamie XX est un DJ dubstep anglais qui fait ses premiers pas. Leur collaboration, vue sous cet angle, paraît risquée et improbable. Vous avez déjà essayé de jouer avec votre grand-père aux jeux-vidéo ? Imaginez vous si lui même vous donnait son ancien tourne-disques. Lequel des deux sera le plus déboussolé et perdu ? Ici, aucun des deux.

Cet album n’est pas un remix, c’est une toute nouvelle création, même plus qu’une réinterprétation. Il existe une symbiose totale, qu’on ressentirait presque comme naturelle, dans le fruit de ce travail basé sur deux univers différents. Là où Jamie XX n’est pas adapté, la profondeur de Gil Scott Heron rend ça plus plaisant. Là ou Gil Scott Heron est trop mélancolique, Jamie XX lui rajoute un brin de fantaisie. Les deux se complètent comme s’ils n’étaient qu’un.

On ne peut reprocher à GSH qu’une seule chose : Son manque de funk et ce punch qu’il a perdu pour laisser place à sa profondeur. C’est excusable vu ce qu’il a vécu et son effort de renaissance musicale. Le jeunot se sert de son talent pour redonner ce manque de fraîcheur à un Gil Scott Heron qui veut sa revanche. Sur des rythmes excellemment bien produits, il fait plus que superposer la voix de son aîné, il la reconstruit, et l’adapte à son propre monde.

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Ainsi, avec des morceaux tels que The Crutch, on vit une expérience musicale magique où la profondeur des mots du poète est amplifiée par la puissance et l’aura angélique qui s’en dégage. Tout le flow brut de Gil Scott Heron est remodelé par le jeune DJ. On ressent véritablement la qualité du travail de l’anglais dans des morceaux comme Ur Soul And Mine où il transforme une mélodie sombre et mélancolique en une hymne à la vie. Il réinvestit la discographie de Gil Scott Heron pour retravailler de manière progressive, et profonde, un poème sur la mort. Il mélange alors Deep House et Progressive House pour créer quelque chose d’encore plus beau et profond que le travail de son aîné. Il ravive sa flamme et le fait renaître.

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La vitesse et la puissance de sons comme Running ou NY Is Killing Me se ressent à travers des rythmes plus D’n’B et Dubstep. Jamie XX ne rigole pas, il n’a pas simplement repris la base des sons de Gil Scott Heron pour la poser sur un random mix, il a fait en sorte de créer du neuf avec du vieux. C’est la base du sampling me direz vous ! Sauf qu’ici il compose. Sur des sons de cette trempe, il crée des beats très puissants et profonds, amplifiant le désarroi du poète. La voix amère de ce dernier sur NY Is Killing Me est amplifiée par l’écho et le chant soul derrière. On oublie l’univers minimaliste d’I’m New Here car ici les sons sont tellement profonds et chill que Gil Scott Heron semble être encore plus nouveau. Le son en question était d’ailleurs l’un des plus simples, chanté sur de simples “clap”, et il se retrouve l’un des plus complexes de l’album.

Les interludes plus dans le style de Gil Scott Heron gardent une authenticité dans cette recomposition musicale, même si cette recomposition n’a en aucun cas mis le travail de Gil Scott Heron à l’écart.

La voix magnifique du poète est excellemment bien réinterprétée dans cet opus. Le charisme et l’ampleur de l’afro-américain se ressent encore plus fort, grâce à la création musicale du jeune anglais.

Jamie XX est le génie qui a réussi l’exploit de recomposer autre chose à partir d’un son qui n’est pas à lui. Il se l’est approprié et a réussi à créer une symbiose entre un son mélancolique et minimaliste, et son propre univers électronique, abstrait et psychédélique. We’re New Here est plus qu’un remix. C’est un travail équitable qui dose chaque identité de l’artiste dans chaque son, sans mettre chaque identité d’un côté, mais en les mélangeant et en y créant de nouveaux horizons, entre profondeur lyrique et rythme dansant. Jamie XX a reconstruit Gil Scott Heron et lui transmet son énergie de jeune débutant pour refaire de lui une icône. Ils sont tous les deux nouveaux ici, mais le talent et la créativité de l’un est libérée par l’expérience de l’autre. La rencontre de deux univers, de deux forces, est toujours une merveille, ne serait-ce que pour l’exploit que ça représente. L’union de ces deux artistes que tout oppose nous le montre ici, à travers ce chef d’œuvre qui allie musique post-moderne et histoire d’un passé musical lourd. La sagesse de l’ancêtre et l’ambition du jeune ne peuvent que résulter en un travail aussi abouti quand les deux sont talentueux.

Gil Scott Heron n’est pas encore mort, il ne fait que renaître, sauf qu’il n’a plus rien à prouver. Jamie XX fait son chemin de manière excentrique, car il s’impose comme un producteur de génie dès le début de sa carrière, osant le coup risqué de reprendre le travail d’un maître pour le rendre parfait. Ils sont bien nouveaux ici, mais à leur manière…

Un excellent 8.8/10.