Lapalux – Nostalchic

Un album qui sort sur Brainfeeder, le label dont le mastermind n’est autre que Flying Lotus, se doit par définition d’être excellent et Nostalchic, premier album du jeune producteur Lapalux auquel on doit beaucoup d’EPs, ne déroge pas à la règle. C’est l’oeuvre d’un producteur qui a su évoluer à partir de ses nombreuses expérimentations pour se trouver un son bien à lui tout en continuant à repousser les genres le plus loin possible.

Je sais même plus comment je suis tombé sur lui à la base mais j’ai écouté son EPMany Faces Out Of Focus en 2011. A seulement 22 ans à l’époque, l’artiste réussissait à créer des textures riches et stupéfiantes avec des éléments de future garage comme de trip-hop. Le seul truc qui manquait, malheureusement, c’était comme le titre l’indique le manque de focus. Lapalux a toujours eu ce problème, même sur ses autres compositions : malgré son talent incroyable, il y avait toujours un certain manque de coordination, d’ordre. Son EP When You’re Gone, sorti l’année dernière, continuait à développer ses sonorités tout en les renforçant sans avoir droit à un (gros) foutoir. Nostalchic est un peu une suite logique de ses expériences.

Après ces sorties, on a vite compris que ce qui caractérisait le plus sa musique – plus que la sensualité ambiante – c’était bien l’orgie de samples et de vocals qui fusent de partout dans une chaleur humaine et presque romantique. La structure même de ses productions est originale et demande un skill particulier : On sent que plutôt que de simplement bâtir ses tracks layer par layer, il met tout d’un coup, enlève le superflu et trouve toujours le moyen de glisser des détails pétillants entre deux synthés. Avec tout ça, le plus impressionnant, c’est que ça n’a jamais l’air vide, même quand il joue sur le minimalisme. C’est dans cette optique qu’il rappelle (dans un sens) le génialissime Jam City qui disait aborder la production plus en termes de sculpture que d’architecture – vous savez, prendre un bloc de marbre et le dénuder pour en faire une statue plutôt que de construire peu à peu sur d’autres bases. Bref, revenons à nos synthés : Lapalux, lui, en plus de ce talent, dispose d’une autre arme secrète : Un travail sur le pitch vocal colossal. Quand on dit ça, on pense directement à Burial, mais non : Les pitch du jeune producteur partent dans d’autres directions et n’ont pas les mêmes objectifs. Sur chaque chanson, on aura droit à des passages The Knife-esques, où le vocal passe de féminin à masculin sans arrêt et est utilisé comme un instrument. Les tons varient beaucoup et on est toujours surpris sur chaque track de voir l’évolution de chaque voix.

Quel mauvais rédacteur je suis, déjà plus de 450 mots et je ne vous ai toujours pas parlé de l’album. Nostalchic, lui, réussit à joindre les meilleurs atouts de Lapalux sans (trop) se faire miner par ses lacunes. C’est un album bien exécuté et très varié où, si orgie de samples il y a, les samples n’explosent pas tous d’un coup dans un bazar dérangeant. Les textures sont encore plus admirables que sur ses autres EPs, riches, sensuelles, organiques, passionnées. De ce fait, c’est un album encore plus accessible que ses anciens travaux, jouant sur le côté sensuel qui plait tellement aux auditeurs youtube qui mettent des photos de femmes en dessous issues de tumblr sur du future garage pour avoir 150 000 vues. L’accessibilité pour un travail aussi varié, c’est très louable. Il y a de ce fait plusieurs influences et plusieurs sonorités, si bien que Lapalux sonne souvent comme Baths, James Blake (pré-chanteur) ou encore Teebs, camarade sur son label. IAMSYS (Tape Intro) sonne comme Flying Lotus qui se réapproprie le travail de Baths, le tout remixé par Lone – pour le meilleur et pas pour le pire. Straight Over My Head résonne comme les meilleurs travaux de Teebs, agrémenté d’un sample qui murmure avec intensité. Il y a vraiment beaucoup de variété et le tout navigue entre les meilleurs éléments du future garage et ceux du hip-hop Dilla-esque avec une grosse touche de beauté. Les lyrics elles-mêmes sont simples et candides – mais tellement efficaces – et renforcent chaque chanson. Le très beau Dance (ft. Astrid Williamson) répète un Do you wanna dance? avec une innocence qui nous donne tous envie de répondre de la même manière.

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Without You (ft. Kerry Latham), le lead single au très beau clip, est l’un des highlights de l’album… mais aussi un de ses tracks les plus atypiques. C’est aussi la preuve qu’il sait faire une chanson ordonnée et changer de registre tout en gardant ses sonorités. Sur un beat très wonky et excessivement minimal (chose unique pour lui), il place un vocal très doux au pitch splendide. L’ambiance est très touchante et profonde, le beat ambiant ponctué de bruits à la Shlohmo, de claps doux, d’échos et de synthés chauds. L’utilisation du vide comme arme est ici prodigieuse. Le tout répète I didn’t want to leave you/I didn’t want to leave me selon le pitch masculin ou féminin. Si on revient aux origines du future garage, les samples R&B omniprésents ont donné ce caractère presque cliché au genre d’un romantisme exagéré qu’il s’est approprié avec brio. Le sample, pour une fois, ne part pas dans tous les sens et quand il se multiplie, garde un calme superbe. Cette rencontre entre downtempo, pop, R&B et future garage tellement difficile à réaliser et qu’il réussit à exécuter de manière presque naturelle tout en sonnant comme personne d’autre est louable.

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Guuurl reste le principal highlight en perfectionnant ce qu’il sait faire de mieux : faire exploser des samples vocaux sur des beats intenses. Le track est mené par un synthé superbe, très rétro – cc le titre de l’album – et un sample intense, travaillé de manière spectaculaire par l’artiste, partant dans tous les sens sans jamais déborder. Les I wanna make love to you, there’s nothing else I wanna do se gravent et se distordent sans arrêt, propulsés par des percussions wonky et des textures craquelées qui virevoltent entre elles avec perfection. C’est sans doute le moment le plus intense de tout l’album.

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Tous les tracks sont baignés dans ce même moule de fleurs, d’argentique, d’images tumblr et de samples féminins intenses tout en étant extrêmement détaillés. Quand on prend le temps d’y porter une oreille – parce qu’il est tellement simple de se laisser faire et de laisser ça jouer en fond vu la beauté esthétique du tout – on se rend compte que le tout va encore plus loin que de simples chansons d’amour électroniques. Lapalux réussit son premier grand effort et sa première excellente sortie en perfectionnant ses sonorités, les variant et en abordant la production sous un regard unique. Plus que ça, il s’approprie les éléments des genres tout en créant son propre hybride de sous genres. Dans un sens, Nostalchic mérite son nom, voguant entre un luxe admirable et des textures rétro où chacun d’entre nous pourra revivre ses meilleurs moments… ou les vivre. Comme l’ont si bien dit Mixmag, une soundtrack parfaite pour l’amour – ou les descentes de MDMA