Ibrahim Maalouf à Mawazine : voyage dans les rues de Beyrouth

L’intimité d’une salle obscure, fut-elle grande comme le théâtre Mohamed V, est sans doute plus propice à l’immersion dans l’œuvre d’un artiste qu’une immense scène comme celle de l’OLM Souissi. Le concert qu’a offert hier Ibrahim Maalouf aux spectateurs d’un théâtre Mohamed V plein comme un œuf restera sans doute l’un des moments marquants de l’édition de Mawazine 2012, tant par l’originalité du jeune homme, sa sympathie, sa bonhomie, que par la virtuosité dont il fait montre avec sa trompette, cet instrument dont on a du mal à se douter qu’il puisse être à l’origine d’un concert complet.

C’est donc devant un public éberlué qu’Ibrahim Maalouf arrive… en jogging et pull à capuchon noir et baskets blanches. Et de commencer immédiatement le concert par un morceau dynamique, Speed Dating, pour faire connaissance en vitesse avec chacun des 5 musiciens qui l’accompagnaient, chacun ayant son propre solo et quelques instants pour nous montrer leur virtuosité. A la fin de ce morceau vif, percutant, où chacun a pu apprécier à sa juste mesure le talent du groupe, Ibrahim Maalouf parle au public pendant quelques instants. Quelques instants où il se décrit comme « obsessionnel ». Et où il nous annonce qu’il jouera un morceau appelé Obsession puis un autre morceau, Schizophrénie. Le premier titre, d’une beauté incontestable, mais phénoménalement angoissant, aux tonalités graves, composé d’un unique motif musical, qui revient en boucle, à la manière d’un Boléro de Ravel, conjugué à une ambiance de scène d’un rouge infernal, coupe le souffle de la salle, la laisse estomaquée face à la puissance de ce qui vient d’être joué face à elle.

La suite du spectacle fut beaucoup plus légère, l’artiste interagissant régulièrement et de façon très détendue avec le public. C’est ainsi que, pendant 10 longues minutes, il nous expliqua la raison pour laquelle il jouait en jogging, tout en nous demandant de ne pas trop nous en formaliser : en préparant sa tournée, dans sa chambre, en pyjama, il s’est dit qu’il devait être sympathique de jouer un concert en pyjama. Dont acte. Et pour ne pas couper la dynamique du concert, il clapotait en même temps sur son clavier la mélodie de Will Soon be a Woman, une ballade jazzy, légère, amoureuse, qu’il nous a invité à partager avec lui. Le public ne s’est pas fait prier et entonne donc à plein poumons la mélodie après Ibrahim Maalouf.

En écoutant Schizophrénie, un morceau où Maalouf (l’on est tentés de l’appeler Ibrahim, tant il s’est rapproché du public), se répond à lui-même, dans une schizophrénie musicale, mais aussi scénique, l’esprit qui vagabonde un peu se laissera tenter par une interprétation extensive de ce morceau. Après tout, un artiste libanais, neveu d’Amin Maalouf, cet écrivain de génie qui a tant écrit sur la multiplicité des identités, au moment même où le Liban est plongé dans un mini-chaos, tous les ingrédients sont réunis pour que ce morceau soit un concentré de Liban, ce pays de contradictions et de paradoxes, où la schizophrénie identitaire atteint des sommets inégalés. Mais à peine à-t-on le temps de s’engouffrer dans cette pensée qu’Ibrahim Maalouf fera l’une des choses les plus belles qui puissent être données à un public arabe. Il rendra un hommage vibrant à Warda Al Jazairia, en reprenant, avec ses musiciens, la mélodie de Bitwaness Bik, et en laissant au public le soin de la chanter, en chœur, avec l’émotion de ceux qui viennent de perdre un être cher. Un geste d’une rare élégance.

Mais, et alors que tout le concert s’était déroulé dans une atmosphère joyeuse, enjouée, Ibrahim Maalouf nous prévient, le morceau qui allait suivre serait, selon ses propres mots, « le seul morceau sérieux du concert ». Il nous raconte alors l’histoire de la composition de ce qu’il convient d’appeler un chef d’œuvre. Il le compose à l’âge de 12 ans, dans les rues de Beyrouth, en 1993. Une ville qu’il visite pour la première fois, une ville encore meurtrie de 15 ans de guerre civile, aux ruines encore fumantes, où les impacts de balles font partie du mobilier urbain le plus commun. C’est au détour d’une rue qu’il aperçoit « ce qu’un enfant de 12 ans ne devrait jamais voir ». Beirut, pièce longue d’une bonne douzaine de minutes, prend la forme d’une balade dans Beyrouth, et nous raconte l’histoire de ce qu’y a vécu Ibrahim. Et il suffit de fermer les yeux, le temps du morceau, pour y être transporté, jusqu’à la découverte, en même temps que le jeune garçon de 12 ans, de cette scène qu’il n’aurait jamais du voir. C’est le clou du spectacle, le groupe récolte une standing ovation de plusieurs minutes, plusieurs personnes iront aux larmes, le public en veut plus. Il réclame Hachich (Treyfa, dira un membre du public). Le quintette s’exécute, puis tire sa révérence. Un régal.