Distorsions #2 – Harlem Shake, Gangnam Style et bâtardisation de la musique

On reprend la série des distorsions pour parler d’un sujet d’actualité musicale qui soulève d’autres questions bien plus graves qu’un simple rire qui vient après avoir passé une demi-heure à regarder des vidéos du Harlem Shake.

Si vous suivez l’actualité musicale électronique, vous devez déjà connaître l’histoire de Harlem Shake, le track de Baauer qu’on avait chroniqué début juin et qui avait fini 8ème dans notre liste des meilleures chansons du premier semestrede l’année dernière. Pour les autres, résumons ça ainsi : C’est l’histoire d’un producteur qui crée un track tellement surpuissant qu’il est surjoué dans tous les sets, réputé pour détruire les dancefloors. Le track a été capital dans l’évolution et l’affirmation du mouvement trap en 2012, aidé par d’autres actes tels que TNGHT ou Flosstradamus.

Bien que le trap trouve ses racines dans le hip-hop et peut être relié au crunk de Lil’ Jon comme à la musique de T.I. ou de Gucci Mane, le genre semble avoir été dirigé vers une vision beaucoup plus dancefloor et électro. Baauer fait toujours honneur à ces racines là : Il a appelé son track ainsi en hommage à la danse culte dans les cercles hip-hop. Le Harlem Shake, contrairement à ce qu’on vous dit dans les vidéos (on y viendra plus tard), ce n’est pas danser avec un casque mais ceci.

Horns, claps, basse, samples, pauses, drops, tout est mis pour accentuer le côté colossal des chansons et faire danser immédiatement. C’est un but noble et ça a réussi. Les drops se font nombreux, les imitations aussi. Il y a une grande part de fun aussi – qu’il s’agisse des toussotements en guise de pré-drop chez Baauer ou des samples de bébés chez TNGHT.

Et le fun, justement… c’est ce qu’on retrouve dans les vidéos du Harlem Shake mais pas celle de la danse hip-hop, celle du meme internet. Si vous avez passé les derniers jours dans une grotte à écouter le dernier My Bloody Valentine en boucle en priant Kevin Shields, laissez moi vous faire un rappel. Il s’agit de faire une vidéo reprenant les 30 secondes de la chanson de Baauer, où une personne danse seule pendant que les autres personnes derrière ne font rien (si elles sont présentes). Quand le drop arrive après le sample, tout le monde danse souvent de manière exagérée ou farfelue. Depuis la vidéo originale, qui a déjà 4 millions de vues (gasp), il y a eu une dizaine de milliers de vidéos et plus qui ont repris l’idée. Tout le monde en fait, même les entreprises, même ici au Maroc. Même les humoristes ringards en France. Même vos grands-parents. Je vous jure que j’ai ironiquement tapé Harlem Shake Grandma sur Youtube à l’instant et que ça existe déjà. Ça passe déjà à la télé. C’est mille fois plus rapide que le cycle de vie normal d’un délire internet, c’est un véritable phénomène mondial. La V1 a plus de 5 millions de vues, la V2 plus de 6, la V3… 9. Certaines sont originales, d’autres sont colossales. Si elles sont drôles ? C’est sans importance, on est là pour parler d’autre chose.

Ce qui est gênant en fait, c’est la meme-ification de la musique. Avant de m’expliquer, clarifions d’abord un point : Je ne suis pas là pour faire le hipster. Je crois que Harlem Shake était déjà très connue avant, avoisinant les 2 millions de vues sur youtube et presque autant sur Soundcloud avant l’émergence du meme. Elle était omniprésente dans les DJ Sets de l’année dernière et beaucoup jouée par Diplo qui est quand même sacrément connu aux USA. Ce n’est pas ici un cri de désespoir d’un effronté musical qui pleurerait que sa chanson préférée est passée dans une pub en essuyant ses larmes avec sa moustache. C’est plus une plainte d’un passionné sur un manque de respect à la musique.

En effet, on compare déjà Harlem Shake à l’ultra-populaire Gangnam Style de PSY. Non je ne vais pas linker la vidéo, oui vous l’avez tous vue 10 fois minimum. Cette dernière est extrêmement louable pour son exploit formidable : Celui de rallier les cultures, de pénétrer un marché musical dominé par les sorties américaines, de faire d’une chanson dont très peu hors-Corée parlent la langue la chanson la plus connue du siècle. Tout a aussi explosé quand le public a commencé à prendre ça avec humour – voire avec moquerie. La danse, le clip, tout est devenu culte, plus vite que des hipsters actualisant Pitchfork. Ça fait rire nos enfants, ça fait danser les grands… ça se moque du chanteur, aussi… Gangnam Style a été oublié musicalement pour devenir au final une simple attraction, une danse comique. Enfin, c’est mieux que ce qu’il est advenu de PSY : Un simple clown qu’on appelle à la télé pour divertir l’audience et le public. J’ai vu certaines vidéos où les présentateurs etc. se moquaient presque de lui, lançant des regardez avec des regards quasi-dédaigneux quand il fait un certain pas de danse, comme une bête de foire. Lui-même a pris la parole plusieurs fois pour prévenir les gens qu’il n’était pas qu’un pitre en costume mais un artiste.

Je suis pas là pour défendre Gangnam Style, j’en ai rien à foutre de Gangnam Style, j’aime pas Gangnam Style, c’est nul Gangnam Style. Je suis là pour défendre l’intégrité artistique. Comme je l’ai dit dans ma chronique de Harlem Shake il y a presque un an, Baauer voit dans sa musique un objectif bien précis : Faire immédiatement danser les gens. Un point c’est tout, aucune prétention artistique, profonde ou autre. Vous me direz qu’il n’y a aucune intégrité artistique à défendre – mais c’est symbolique. Les gens commencent à bâtardiser la chanson et son artiste. A chaque fois que je lis un article sur Harlem Shake, on ne mentionne quasi-jamais ni l’artiste ni l’origine de la danse originale. La chanson a englouti son auteur sous une foule de LOLcats et de trollfaces pour n’en garder que le LOL. Je ne dis pas qu’il ne faut pas laisser les gens avoir du fun, au contraire, mais si on les laisse le faire, qu’ils laissent à la culture son mérite à leur tour. C’est un manque de respect à l’artiste et à la culture.

Bien entendu, ça n’a pas été fait dans un but irrespectueux, c’est même plutôt flatteur que les internautes originaux aient choisi sa chanson et lui même se délecte de toutes les vidéos et du succès commercial que ça lui apporte. Harlem Shake est désormais le phénomène musical en vogue, au top des ventes électro d’Itunes et 10ème son au niveau mondial (source). Ce que je veux dire, c’est que les gens ont vite fait de ça une autre attraction jetable. Ce n’est pas les créateurs qu’il faut blâmer mais la mentalité générale qui consume la culture de manière vorace, à la manière d’un banc de piranhas qui, en un clin d’oeil, ne laissera que les os à leur proie. Regardez, le cumul des vidéos dépasse les 40 millions haut la main selon Mixmag. Au moins une dizaine de vidéos ont chacune plus de vues que toutes les vues cumulées de la chanson sur Youtube. Je ne dis pas qu’il faut forcer les gens à écouter la chanson mais qu’il faut au moins donner du crédit à l’artiste, au genre, à la chanson, à l’univers musical et non pas la désigner comme le nouveau bouffon du Roi. J’ai même lu sur un site : New year, new craze: Gangnam Style was so 2012, and now it’s a new year, there’s a new viral dance craze – introducing Harlem Shake! Sérieusement ? C’est comme ça que vous traitez le sujet ? L’année change, c’est démodé, on abandonne l’ancienne sensation pour se jeter immédiatement sur une autre ? Quand autre chose apparaîtra vous jetterez Harlem Shake aux ordures ?

Ce qui fait encore plus grincer les dents, c’est les conséquences que ça a sur le véritable Harlem Shake, la danse hip-hop, celles qu’aujourd’hui les internautes décrivent comme danser avec un casque sur la tête et faire le fou quand il y a le drop. La danse originale est un mouvement important du hip-hop et elle est aujourd’hui désacralisée par un délire internet. Si le meme fait plaisir à Baauer et le glorifie plus ou moins, il frustre la communauté hip-hop et la souille. D’un côté, je comprends les réactions, surtout chez les vétérans. Ceux ci auront tendance à ne pas suivre la musique électronique moderne et ne connaîtront pas l’origine de la chanson et croiront donc logiquement que Harlem Shake est un délire ignorant qui insulte la danse alors que Baauer l’honore. Qu’il s’agisse de DJ Premier ou d’autres légendes, beaucoup se sont plaints de l’impact qu’avait ce meme sur l’héritage qu’a laissé la danse. Désormais, il apparaîtra impossible dans quelques mois le Harlem Shake original (i.e. ça) aie jamais existé ou qu’il y ait une trace de lui quelque part car maintenant, le Harlem Shake est désormais la danse du casque. Et rien ne pourra changer ça. C’est une autre conséquence de cette moquerie, de cette bâtardisation.

Par contre, il y a encore pire. La conséquence la plus redoutable qu’il pourrait y avoir ne s’est toujours pas produite mais presque. Pire que d’oublier les artistes, de détruire une danse culte en une journée, le meme peut introduire le mouvement trap à un niveau mondial. On pense alors directement à Skrillex qui a importé le dubstep aux oreilles du monde avec sa chimère monstrueuse, Frankenstein-esque d’EDM et de filthstep. J’avais déjà parlé de la démocratisation du mouvement en fin 2013, en rétrospective à l’année 2012 ici. Ça a bien entendu eu ses bons côtés avec des gens comme TNGHT… Mais si le trap est un genre très appréciable, il y a toujours des Skrillexes pour en profiter et se faire un nom. On a très vite vu apparaître les remixes “trap” de chansons de Deadmau5 et consorts (avec des noms aussi hilarants que Melodic Trap) qui n’étaient en fait que de l’EDM boostée et de là à des vidéos TOP 20 TRAP HI-HATS 2013 SO FILTHY HARDCORE à 20 millions de vues, il n’y a qu’un drop. Sérieusement ! Prenez conscience du fléau qui arrive – vous vous sentez d’écouter un métis de trap et d’EDM qui crie achevez moi, je n’en peux plus à l’anniversaire de votre neveu ? aux supermarchés ? au McDo ? dans des vidéos présidentielles ? (damn, même en allant sur ce lien je vois déjà des références au Harlem Shake dans les commentaires) Vous, passionnés du genre, vous aimeriez voir un autre Skrillex créer un croisement entre trap et musique horrible qui s’appropriera le genre et souillera à jamais la mémoire du genre ? Vous, fans de Burial qui en avez marre de lire continuellement des débats sur le vrai dubstep (lol) sur les commentaires youtube d’Archangel, vous savez à quel point c’est insupportable. Il y a ce sentiment angoissant de se dire qu’à un moment ou à un autre le trap va devenir l’attraction principale et que Taylor Swift insultera son prochain ex sur un beat trap. Lady Gaga veut déjà sortir une chanson sur un beat trap. Pitbull en a fait une. Cette peur qui rôdait en décembre est décuplée aujourd’hui, Harlem Shake étant un phénomène internet global.

L’application en elle-même du meme en musique est variée. Il y a eu peu de cas similaires. On se souvient des chanteurs popularisés sur internet comme Tay Zonday et son infamous Chocolate Rain, qui a fini en moquerie mais qui lui a ouvert une carrière. D’autres se sont fait ridiculiser (enfin… plus que d’habitude), comme les Insane Clown Posse… Mais il y a certains cas aussi importants que ce Harlem Shake. On se souviendra de Rebecca Black qui a perdu sa crédibilité à vie mais surtout de Rick Astley et de son Rickroll. Là, encore une fois, ça a relancé sa carrière mais l’artiste est devenu synonyme de blague. Dans ce cas là, la bâtardisation est différente – Ce n’est pas autant couronné de succès. C’est un passage au meme qui nuit à la chanson… et à l’artiste.

Cette bâtardisation va-t’elle continuer ? Qui aurait prévu ce tel boom du trap ? Qui aurait prévu que ça pourrait se passer à cause d’un meme ??? L’évolution dont je parlais en décembre était calculée selon énormément de facteurs mais jamais on n’aurait pris en compte un tel facteur. Les gens sont imprévisibles. Je vais exagérer en disant ça mais une terreur du meme et de la surconsommation s’instaure peu à peu dans le milieu musical. Imaginez si demain, votre chanson préférée se transforme en vulgaire vidéo comique, si votre danse préférée se retrouve piétinée par un clip, si, je sais pas, n’importe quel truc pourrait arriver, les possibilités sont infinies. A n’importe quel moment, une de vos icônes peut désormais se faire sortir de son contexte et se transformer en argument de vente pour être consommée par des centaines de millions de personnes et perdre toute sa symbolique. Après le j’ai découvert cette chanson dans une pub, on aura le j’ai découvert cette chanson dans un meme. C’est une nouvelle manière de consommer la musique qui se crée sous nos yeux derrière ces vidéos de gens qui s’amusent. Enfin bon, ça aurait pu être pire, comme me le rappellent beaucoup d’amis, Harlem Shake est un track fun et c’est un très bon track, ça aurait pu être pire et le meme aurait pu s’appeler The Bangarang. Ça fait découvrir des trucs bons au monde. Avant de finir, comprenez juste que je ne critique ni la chanson ni le fait qu’elle devienne connue mais la manière dont elle est consommée. Bref. C’est quand même relativement stressant de prendre conscience du nouvel univers musical mainstream dans lequel on vit. Harlem Shakin’ my head.