Distorsions #1 – Critique de la critique musicale

Les goûts et les couleurs ne se discutent pas. C’est là l’argument principal des détracteurs de la critique musicale qu’ils trouvent subjective, infondée, etc. Personnellement, je suis du même avis : Les goûts et les couleurs ne se discutent pas… Mais leur qualité, si. Toute critique se doit d’être objective… Mais quel est le réel but de la critique ? Comment peut-on “croire” une critique quand tant de sites professionnels donnent des avis divergents ? Sur quoi peut-on réellement se baser ? Je vais tenter de vous donner mon avis sur la chose.

J’adore lire des chroniques. Avant de télécharger un album, souvent, je prends le temps d’en lire quelques unes sur mes sites favoris… Aux tons différents. Des sites à la tendance sarcastique, d’autres qui accordent plus d’importance à certains points, des sites dédiés à un public plus mainstream, etc. Pourtant, je retrouve la même chose sur tous les sites. Quand je veux télécharger un album, je lis des critiques pour ne serait-ce que voir les points en toute neutralité : Je m’attends donc à un bon flow par exemple, à des lyrics profondes, etc. Après, je m’arrête là où la subjectivité de la critique commence.

Mon passage sur Metacritic est devenu presque obligé. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est simplement une sorte de récapitulatif… Pour chaque album, il rassemble la note de plusieurs sites professionnels et en fait la moyenne. On pourrait s’arrêter à un simple chiffre, mais ce qui est le plus intéressant c’est le contenu : Pour appuyer chaque note de chaque site, Metacritic appose une citation représentative du ressenti de la critique, souvent la plus pertinente. Je dois avouer que je trouve peu de différence entre la phrase de celui qui mettra 94 (les notes sont sur 100) et de l’autre qui mettra 72 par exemple.

Oui, la critique est fondamentalement la même. Le fait est là, cet album présente telles caractéristiques. Ce flow est ainsi, cette production ainsi, ce travail sur les vocals ainsi… Chaque critique repère les mêmes points, les mêmes qualités et les mêmes défauts.

Prenons l’un des albums les plus acclamés de cette décennie… My Beautiful Dark Twisted Fantasy de Kanye West. Les critiques exposent tous les mêmes idées neutres : Un travail artistique, une production originale, un flow assez pauvre. Retenons ces trois points. Malgré le flow objectivement pauvre sur la bonne moitié de l’album où les featurings font de l’ombre à l’artiste, énormément de sites ont accordé la note maximale. Pour d’autres sites, qui ont avancé les mêmes idées, on se retrouve avec des notations à plusieurs points d’écart, on passera par exemple de 10/10 à 7/10.

Pourquoi ? C’est là la limite de l’objectivité de la critique. Prenez une critique comme un résumé des points de l’album : elle vous énoncera presque objectivement chaque point de l’album. C’est là que l’objectivité trouve ses limites et que la subjectivité différencie les critiques. Pour certains sites, des points sont plus importants. Ainsi, la majorité des sites ont accordé 10 à MBDTF car pour eux, subjectivement donc, le travail artistique et l’effort méticuleux du personnage sont beaucoup plus écrasants que le simple fait que le flow soit discutable. Ca en devient négligeable, on n’écoute pas cet album pour son flow mais pour la grandeur de son art. Pour des sites plus orientés hip-hop, et habitués aux sonorités soul de la production des débuts de l’artiste et à son flow autrement plus brillant, le côté artistique sera négligeable par rapport à ces éléments.

Par exemple, Undun de The Roots est acclamé pour son côté intelligent et profond. Ainsi, Spin, qui note 7/10, dit :  The Roots work hard and play hard on undun, but there’s not enough pleasure to balance out Thought’s business-like, consummately bland reading of the character who’s supposed to bring the entire album to life. En opposition, The A.V Club appuye son 10/10 par  With the tight, concise, ferociously focused Undun, however, the immensity of the project’s ambition is matched by its seamless, masterful execution. Les deux reconnaissent l’effort des artistes pour mener bien l’album. Alors que Spin regrettera un manque d’intensité musicale, The A.V Club en fait abstraction et considère l’effort lyrique du groupe assez magistral pour rendre le côté purement musical négligeable face au côté intellectuel. De même, prenons Madvillainy de Madvillain. Avec un 7/10, Blender dit : A torrid album that marries old-school rap aesthetics to punk-rock concision. Comparons au 10 de Dusted Magazine : While every Ivy League dog kennel worker with a paycheck from Blender or Revolver may write dissertations about how Outkast re-invented pop music (and if we follow that logic) then Madvillain simply destroys the boundaries. Les deux partent du même point : La production est extrêmement innovante. Blender compare cette dernière à un mélange des racines du hip-hop à l’anarchie du Punk. Pourtant, Dusted Magazine dit relativement la même chose : Madvillainy détruit les limites du hip-hop. Or selon Blender, c’est aussi le cas… Vu que le punk est l’anarchie, le non respect de certaines règles, alors selon Blender, l’album détruit aussi les limites. Alors si les critiques se rejoignent, comment expliquer cet écart ?

La conclusion logique est que chaque point n’est pas perçu avec la même ampleur. Pitchfork a l’habitude de labelliser certains albums, à intervalles réguliers, de Best New Music. Littéralement, ce qui se fait de mieux actuellement en musique, donc. Quand Pitchfork popularise un album à travers ce label, c’est surtout que ce qu’ils recherchent le plus est présent sur cette production : l’originalité, la nouveauté. Si un album présente une once de nouveauté bien menée, ça sera vu comme la musique de demain et Pitchfork aura le privilège d’avoir été les instigateurs de ce genre. Pour eux, ça importe plus que les autres qualités de l’album. C’est un exemple simple qui montre que, alors qu’un autre site de critiques délaissera le côté avant-gardiste pour le côté plus technique, les deux aborderont les mêmes points, mais pas du même regard. C’est là que la subjectivité dans la critique prend toute son ampleur.

Cependant, on peut toujours faire confiance à la critique si on la prend en toute objectivité. Après, le regard que cette critique cherche à donner sur cet album est à considérer tout aussi subjectivement avec son propre avis. Personnellement, je recherche toujours la nouveauté et l’originalité. Concernant mes propres critiques, je ne fais qu’avancer les mêmes points que tous les autres… Mais avec mon propre regard sur ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Etant moi-même très féru de hip-hop, je peux quand même faire abstraction du flow de Kanye West sur MBDTFpuisqu’en effet, le travail fourni afin de rendre cet album beaucoup plus profond qu’il n’en a l’air est en lui même un effort assez considérable pour que le flow ne soit pas une entrave à sa musicalité.

L’un de mes exemples favoris est Untrue de Burial. C’est l’un de mes albums préférés, et l’un de ceux que je considère comme les meilleurs. La majorité des critiques ont été d’accord pour l’acclamer sur tous les points et la note maximale a été atteinte énormément de fois. C’est un présent de vérité générale : Untrue est un chef d’oeuvre ! Cependant, certains ne voient pas la chose du même regard. Untrue a surtout été acclamé pour son utilisation innovante et très bien menée des samples vocaux. Ainsi, Burial transforme et distord des samples vocaux de R&B pour leur donner un ton de voix différent, un sens différent et les couper totalement de leur contexte, de leur corps. Ce sont des voix qui n’ont pas de corps et qui arrivent à créer une mélancolie sans pareil. Pourtant, une minorité arrive à ne pas voir ça du même regard. Ils énoncent toujours l’utilisation de la voix, mais le côté innovant etc n’est pas utilisé comme une qualité. Non, ils s’attendent à ce que le dubstep est censé faire : danser. On ne danse pas sur Burial. Plutôt que de voir plus profond et de chercher la véritable profondeur musicale, l’innovation etc, ils s’attendent à ce que l’album remplisse une fonction : faire danser. Subjectivement, l’album est donc considéré comme mauvais puisqu’il ne fait pas danser. Pour en revenir à l’exemple précédent, je conçois que l’on n’apprécie pas MBDTF si on s’attend à un flow exceptionnel.

Ainsi, la critique est souvent injuste. Elle est souvent similaire. Elle est souvent subjective. Mais elle est souvent quelque chose sur laquelle on peut s’appuyer. Je m’appuie sur des critiques pour me donner un avis de à quoi ressemble la musique avant de l’écouter, si elle vaut la peine d’être écoutée, etc. Je connais mes goûts et je sais vers quoi me diriger… Et en tant que critique moi-même, je me fais alors mon propre avis. Je ne me sers jamais de critiques pour me façonner un avis… Et les goûts jouent beaucoup. Il y a beaucoup d’albums que j’apprécie malgré moi en reconnaissant leur pauvreté musicale… et inversement. Je n’ai jamais vraiment apprécié Animal Collective. (Ok, j’ai dû écouter My Girls en boucle plusieurs fois…) Mais je reconnais la qualité de leur travail. C’est là que je me dis réellement que la critique musicale a son sens et que la seule subjectivité qu’on peut y accorder est celle qui détermine l’ampleur de ses points.

Je me souviens avoir détruit le LP de James Blake dans une chronique… En avançant surtout la déception. J’ai été étonné de voir qu’une pléthore de critiques étaient du même avis. Alors qu’énormément de sites l’ont acclamé pour son côté innovant et plus profond que le dubstep classique, énormément d’autres sites ont fait abstraction de ces points pour amplifier le côté différent de l’ancien travail de l’artiste. Pour contextualiser : en 2010, James Blake a sorti une demi douzaine d’EPs qui ont forgé le mouvement post-dubstep. On attendait tous alors son LP comme celui qui allait concrétiser son talent, qui allait être l’aboutissement de ces EPs. Au final, le son proposé sur le LP était totalement différent de celui sur les EPs. La déception pour les fans fut tellement grande qu’énormément de critiques ont détruit cet album, et moi le premier. Ainsi, on retrouvait des écarts faramineux, passant de 10/10 à des 3.5/10. C’est là où la subjectivité prend trop d’ampleur dans la critique. C’est comme si je mettais 3 à MBDTF en avançant la pauvreté du flow. Oui, je critique ma critique.

D’ailleurs, pour l’anecdote, après une bonne quinzaine d’écoutes, j’ai fini par apprécier l’album. Et au final, je trouve que c’est ce que James Blake a produit de plus génial et que cet album mérite d’être acclamé pour son innovation, sa profondeur musicale, etc. Finalement, je l’ai écouté en boucle et aujourd’hui encore je l’écoute en boucle. Pour tout vous dire je suis actuellement en train de l’écouter ! La déception a obstrué la majorité des qualités de l’album et la subjectivité à déteint sur le résultat.

Après, la critique dans un cadre professionnel n’est qu’une sorte d’appréciation la plus objective possible de la musique… et non pas une analyse sur d’autres traits. Souvent, la critique présente l’artiste ou le groupe et son parcours, son caractère etc influencent la perception de sa musique. Ainsi, par exemple, XXX de Danny Brown a surtout été acclamé par rapport au personnage excentrique… Et la musique d’Odd Future, le collectif mené par Tyler, The Creator, surtout pour ce qu’elle prône et le “swag” des membres.